COMPTES ET AGENTS ÉCONOMIQUES

La restructuration des grands établissements industriels

En vingt ans, les restructurations des grands établissements industriels français ont permis d'importants gains de productivité, au détriment de l'emploi. Les effectifs salariés ont fortement diminué dans les unités pérennes des secteurs des biens intermédiaires et des biens d'équipement. Les houillères et le textile ont fermé plus de la moitié de leurs établissements. La construction électronique, la parachimie-pharmacie et l'agro-alimentaire se sont redéployés. Ces transformations ont affecté les régions différemment. L'Ile-de-France a délocalisé ses activités directement liées à la production industrielle ; l'Ouest, Midi-Pyrénées et l'Alsace en ont bénéficié et sont restés dynamiques. C'est dans le Nord-Pas-de-Calais et en Lorraine que l'emploi industriel a le plus fortement diminué.

Cet article, rédigé par Danielle Roualdes, de la Division synthèse des statistiques d'entreprises de l'Insee, est paru dans le n¡513 d'Insee Première.




Au cours des vingt dernières années (de 1975 à 1994), les effectifs des établissements industriels de plus de 100 salariés ont diminué dans tous les secteurs, expliquant à eux seuls la quasi-totalité des pertes dans l'ensemble de l'industrie. Le poids de ces " grands établissements " dans l'emploi salarié industriel total est ainsi passé des deux tiers à la moitié. Les fermetures d'établissements l'emportant sur les créations, une perte nette de 1 400 unités a entraîné le redéploiement ou la suppression de 600 000 emplois. Les établissements pérennes, qui comptaient au moins 100 salariés en 1975, ont comprimé leurs effectifs d'un million de postes. Cependant, un millier d'établissements ont accru les leurs, franchissant le seuil des 100 salariés après 1975 ; mais, en 1994, ils n'occupaient, ensemble, que 175 000 salariés. Ces établissements n'ont donc pas sensiblement freiné le recul de l'emploi industriel. Comme l'information disponible ne permettait pas d'interpréter la croissance de leurs effectifs, ils n'ont pas été inclus dans le champ de l'étude (Cf. Pour comprendre ces résultats).

Les progrès de la productivité résultant de la modernisation des équipements et de l'évolution de l'organisation de la production ont concouru au recul de l'emploi industriel. Au cours de la période, les grands établissements ont abandonné certaines de leurs activités au profit d'entreprises dont c'est devenu le métier (gardiennage, nettoyage, restauration, ...) ou les ont externalisées par création de filiales (distribution, commercialisation, études, maintenance, transports-logistique...). Ces entreprises relèvent maintenant du secteur tertaire. Par ailleurs, il convient de tenir compte du recours accru à l'intérim et aux formes particulières d'emplois. Les salariés concernés ne sont pas inclus dans l'effectif des grands établissements industriels.

Graphique 1
Pertes démographiques et compressions d'effectifs salariés des grands établissements industriels, selon les régions


* En % de l'effectif salarié des grands établissements industriels de la région en 1975.

Lecture : Entre 1975 et 1994, toutes les régions accusent une perte d'effectif salarié dans leurs grands établissements industriels. Ces pertes proviennent, d'une part, des compressions d'effectifs dans les établissements pérennes et, d'autre part, des variations d'effectifs liées à la démographie des grands établissements (créations et cessations). D'une région à une autre, ces deux composantes jouent plus ou moins fortement. En Île-de-France (qui est située sous la diagonale 00'), ce sont les pertes démographiques qui contribuent le plus à la diminution de l'effectif salarié, contrairement aux autres régions. En Bretagne et Midi-Pyrénées, la perte relative (rapportée à l'effectif de 1975) de l'emploi est faible : La contribution du mouvement démographique est positive, sans compenser les pertes dans les établissements pérennes. À l'opposé, le Nord-Pas-de-Calais et la Lorraine ont enregistré les pertes relatives d'effectif salarié les plus élevées.
Source : Fichier Bridge, INSEE

L'Ile-de-France a délocalisé ses unités de production

L'Ile-de-France, qui regroupait en 1975 le tiers des emplois des grands établissements dans l'industrie des biens d'équipement, en a perdu plus de la moitié (plus de 100 000 dans l'automobile). Dans tous les secteurs, les pertes d'emplois proviennent de fermetures d'établissements mais aussi de la compression des effectifs des unités pérennes (graphique). Celles-ci résultent de la rationalisation de la production mise en oeuvre par les groupes et soutenue par les politiques d'aménagement du territoire (aides à l'implantation : primes à la localisation, aides au transfert de technologies). Il y a eu déconcentration des unités de production d'Ile-de-France, d'abord vers les autres régions du bassin parisien, puis essentiellement vers l'Ouest, la région Midi-Pyrénées et, dans une moindre mesure, la Lorraine. Ce mouvement a surtout concerné les secteurs les plus dynamiques : plastique, parachimie-pharmacie, électronique.
En Ile-de-France, les cessations ont été trois fois plus nombreuses que les créations dans les biens intermédiaires, et deux fois plus dans les industries agro-alimentaires et les biens d'équipement. Depuis 1975, la région a ainsi perdu 76 grands établissements dans l'industrie mécanique et 55 dans la fonderie. Cette tendance est encore plus marquée dans l'industrie automobile qui a perdu 39 établissements pour un déficit national de 42. L'Ile-de-France a également perdu de grands établissements dans ses autres pôles de spécialisation : la construction électronique (-23), l'industrie du plastique (-21) et la parachimie-pharmacie (-9). Dans le même temps, pour la France entière, le nombre des grands établissements de ces secteurs s'accroissait respectivement de 81, 57 et 21.
L'Ile-de-France reste cependant la première région industrielle pour les fonctions à haute valeur ajoutée : elle se spécialise dans les activités connexes à la production (recherche et prises de décisions) qui nécessitent des qualifications élevées.

Compression des effectifs et restructurations dans les biens intermédiaires et les biens d'équipement

Les industries des biens intermédiaires et d'équipement ont vu leurs grands établissements diminuer respectivement de 520 000 et 600 000 emplois. Cette diminution est imputable pour plus des deux tiers à des compressions d'effectifs dans les établissements pérennes. Pour la plupart très capitalistiques, ces industries ont effectivement accru leur productivité en réalisant des investissements importants dans des équipements automatisés et flexibles, et modifié l'organisation du travail. Elles ont donc réduit en priorité le personnel dans les grands établissements qu'elles conservaient.
Pour les secteurs les plus concentrés (sidérurgie, automobile), les firmes ont procédé à une réorganisation de leurs unités de production. Elles ont fermé de très grands établissements et en ont ouvert un plus petit nombre de taille inférieure. Sur les 459 grands établissements qu'elle possédait, l'industrie automobile en a fermé 136 et créé 94, supprimant ainsi près de 68 000 emplois. La recomposition de la sidérurgie s'est accompagnée de la perte de 58 000 emplois et 26 établissements sur les 30 créés ont repris des salariés venant d'autres unités.

La construction électronique, la parachimie-pharmacie et l'agro-alimentaire se sont redéployés

Ces restructurations ont aussi concerné des activités relativement moins concentrées, mettant en jeu un plus grand nombre d'établissements. Les industries de la mécanique et de la fonderie ont perdu 188 000 emplois dans leurs établissements pérennes. Elles en ont redéployés ou supprimés 130 000 de plus en perdant 342 établissements. Plus de la moitié des unités créées ont repris des personnels issus d'anciens établissements.
En revanche, la construction électrique et électronique et l'industrie du caoutchouc-plastique ont ouvert davantage de grands établissements qu'elles n'en ont fermés. La construction électrique et électronique a ainsi gagné 81 unités supplémentaires, tout en perdant 30 000 emplois. Une politique comparable a été menée dans la parachimie-pharmacie qui a supprimé moins d'emplois. Seulement un établissement sur 4 présents en 1975 a cessé son activité et les créations ont, 7 fois sur 10, été réalisées avec des salariés venant d'autres établissements.
Les industries agro-alimentaires ont perdu proportionnellement moins d'emplois dans leurs grands établissements : - 20 % contre - 43 % pour l'ensemble des secteurs. Alors que l'industrie de la viande et du lait a gagné 28 grands établissements et peu licencié, les autres secteurs de l'agro-alimentaire ont perdu 61 établissements et réduit du quart leur personnel dans les établissements pérennes.

Fermetures d'établissements dans les houillères et le textile

Pour les minerais solides, activité en déclin, les entreprises ont adapté le volume de l'emploi par des suppressions massives de postes de travail - les 5 plus grands établissements pérennes ayant perdu près de 19 000 emplois - et, plus encore, par la fermeture de leurs unités de production. Ainsi, 19 établissements sur les 37 présents en début de période ont cessé leur activité, entraînant la disparition de 39 000 emplois.
Dans les industries du cuir-chaussure et du textile-habillement, les entreprises ont eu davantage recours aux fermetures d'établissements. Plus de la moitié des établissements présents en 1975 ont cessé leur activité, ce qui ne s'est produit pour aucune autre activité.

Graphique 2
L'emploi salarié industriel total par région
Taux d'évolution 1975 - 1992


Lecture : Sur 21 régions de la France métropolitaine (Corse exceptée), 20 ont connu une baisse de l'emploi salarié industriel entre 1975 et 1992. Les régions Nord-Pas-de-Calais et Lorraine enregistrent les plus fortes baisses, respectivement - 44,4 % et - 38 %. Il n'y a qu'en Bretagne que l'emploi industriel s'est accru sur la période (+ 9,4 %).
Source : INSEE

Secteur en crise, le textile-habillement, qui regroupait en début de période 370 000 salariés dans ses grands établissements, s'est restructuré. Les entreprises du textile, sous l'effet de la concurrence des pays européens, ont abandonné des pans entiers de leur production. Celles de la confection ont investi dans des équipements informatisés et ont délocalisé les phases de montage par sous-traitance ou implantation d'unités dans des pays à bas salaires (Maghreb, Asie du Sud-Est). Le secteur a ainsi supprimé 149 000 emplois en perdant 614 grandes unités, parmi lesquelles quelques très grandes (Filature Leblan, SNIP).

L'Ouest, Midi-Pyrénées et Alsace : régions dynamiques

Alors que l'Ile-de-France perdait des grands établissements industriels, d'autres régions - Basse-Normandie, Pays de la Loire et Bretagne, Midi-Pyrénées et Alsace - enregistraient les plus faibles pertes de l'emploi industriel en général avec même un léger gain pour la Bretagne (Cf. carte). Ces régions ont certes perdu, elles aussi, des emplois dans les industries fragiles de l'habillement, de l'industrie du cuir, de la mécanique et de la construction navale mais, en dehors de ces activités, elles apparaissent comme les plus dynamiques.
La Basse-Normandie, les Pays de la Loire et la Bretagne ont bénéficié de la délocalisation des unités de production réalisée au cours de la décennie 80 dans l'automobile, la parachimie-pharmacie, l'industrie du plastique et la construction électronique. Dans ces secteurs, le nombre de grands établissements s'est accru d'une trentaine en Pays de la Loire ainsi qu'en Bretagne.
Ces deux régions développent et concentrent les industries de la viande et du lait : les effectifs des grands établissements se sont accrus de 13 000 et le nombre d'unités de production d'une trentaine. Dans le même temps, en Ile-de-France, Haute-Normandie et dans le Centre, ils diminuaient.
La Bretagne et Midi-Pyrénées sont les seules régions qui gagnent, tous secteurs confondus, des grands établissements (respectivement 37 et 20). La région Midi-Pyrénées bénéficie d'une industrialisation plus ancienne. L'accroissement du nombre d'établissements dans les biens d'équipement, notamment la construction électronique et l'aéronautique, résulte non seulement des délocalisations d'activités de l'Ile-de-France mais aussi d'un développement autonome. Il traduit un renforcement de la région dans des activités de pointe.
Avec une perte d'effectifs de 27% dans ses grands établissements, l'Alsace s'adapte. Les 40 000 emplois supprimés sont imputables 8 fois sur 10 aux industries textiles, à la mécanique et aux matériaux de construction. Le déficit d'établissements consécutif a été compensé en grande partie par l'implantation et la création d'unités dans l'industrie du plastique, la construction électronique, le matériel de transport et la parachimie-pharmacie. L'Alsace semble donc diversifier ses activités et attirer de nouveaux grands établissements issus des restructurations de groupes nationaux ou étrangers.

Nord-Pas-de-Calais et Lorraine les plus touchés

La Lorraine et le Nord-Pas-de-Calais se situent à l'opposé. Ces régions, traditionnellement industrielles, dont l'activité est peu diversifiée, ont été les plus touchées par la baisse des effectifs. L'emploi industriel total y a fortement diminué (respectivement de 38% et 45%) et celui des grands établissements plus encore : 56% et 58% soit 144 000 et 241 000 emplois.
Avec un déficit de 132 et 256 grands établissements, ces régions, en proportion, enregistrent les plus fortes diminutions, tant en nombre de grands établissements qu'en effectifs salariés.

De nouvelles unités se sont implantées en Lorraine (industrie du plastique, construction électronique et matériel de transport terrestre) et en Nord-Pas-de-Calais (construction électronique). En Lorraine, dans le secteur du matériel de transport terrestre, les effectifs des grands établissements sont passés de 9 000 à 13 700 alors que le nombre d'établissements chutait en Picardie et en Ile-de-France.

Le bassin parisien en recul

En Champagne-Ardenne, Picardie et Haute-Normandie, la diminution de l'emploi industriel total et celle de l'effectif des grands établissements est supérieure à la moyenne nationale. Ces régions ont subi des pertes importantes dans leurs principales industries - fonderie, mécanique, textile- habillement - mais aussi dans la construction électronique (Haute-Normandie) et l'automobile (Picardie). La création de quelques unités supplémentaires dans l'industrie du plastique et la parachimie-pharmacie n'ont pu compenser ces pertes.
En Bourgogne, les effectifs diminuent de la même façon dans les grands établissements de la métallurgie. Cette région profite toutefois de gains d'établissements dans les secteurs en croissance (plastique, électronique, parachimie-pharmacie). En revanche, la région Centre conserve encore un poids important dans ces secteurs porteurs, mais elle n'y gagne plus de grands établissements.
La Franche-Comté est spécialisée dans les industries de l'automobile, la mécanique et la construction électronique, dominées par deux grands groupes : PSA et Alsthom. Les compressions d'effectifs réalisés dans les grands établissements de ces secteurs ont concouru pour l'essentiel à la baisse de l'emploi salarié industriel.

Rhône-Alpes et PACA : deux régions au profil particulier

Dans la région Rhône-Alpes, la diminution de l'emploi industriel total est inférieure à la moyenne nationale et celle de l'effectif des grands établissements lui est supérieure. Cette région qui bénéficie d'un tissu industriel diversifié soutenu par un réseau dense de PME, connaît une recomposition de son appareil productif. Aux fortes suppressions d'emplois dans les grands établissements de la sidérurgie et des biens d'équipement, s'est ajoutée une perte d'établissements dans les secteurs de la mécanique, de l'automobile, du textile, du cuir et des meubles. Dans le même temps le nombre d'établissements s'est accru dans la construction électronique. Devenue deuxième région industrielle, Rhône-Alpes a su conserver des fonctions à haute valeur ajoutée, de spécialisation manufacturière et de conception notamment dans le matériel de précision, celui du traitement de l'information ou les biotechnologies.
Dans la région Provence-Alpes-Côte d'Azur (PACA) de grands établissements ont été fermés dans la construction navale, l'agro-alimentaire, la sidérurgie et la chimie. Cependant cette région semble entamer une reconversion industrielle. Elle attire des établissements dans l'électronique et la parachimie-pharmacie et développe à partir de celles-ci des activités de conception et tertiaires.

Pour comprendre ces résultats

Cette étude porte sur les établissements industriels, hors électricité et BTP, Corse exceptée. Le champ de l'étude a été défini de manière à cerner les modes de gestion du volume de l'emploi et d'organisation de l'appareil de production.
Ont donc été retenus :
- les établissements industriels qui comptaient au moins 100 salariés en 1975 (qu'ils survivent en 1994 ou qu'ils aient été fermés entre ces deux dates) ;
- les établissements créés au cours de la période, vivant en 1994 et qui ont eu au moins une année 100 salariés.

Les établissements qui comptaient moins de 100 salariés en 1975 mais plus de 100 en 1994 ont été exclus du champ de l'étude. Pour ces établissements, l'information disponible ne permet pas de connaître les modalités de la croissance de leurs effectifs.
On dénombre ainsi 6359 établissements pérennes, 3325 cessations et 1904 créations.

Établissement : unité locale dans laquelle s'exerce l'activité d'une entreprise.

Entreprise ou société : unité institutionnelle dotée d'une autonomie juridique, qui combine des facteurs de production (capital, travail) pour produire des biens et des services vendus sur un marché.

Groupe : ensemble de sociétés liées entre elles par des participations de capital, au sein duquel l'une exerce un pouvoir de décision sur les autres.

Créations-cessations : le suivi de l'effectif salarié des grands établissements dans le fichier BRIDGE permet de distinguer les cessations (respectivement créations) pures et simples des cessations (respectivement créations) qui entrent dans des opérations de recomposition de l'appareil productif. Dans ce dernier cas, une partie des salariés de l'établissement en cessation est aussitôt réemployée dans l'établissement créé.

Établissement pérenne : dans cette étude, il s'agit d'un établissement qui comptait au moins 100 salariés en 1975 et qui survivait en 1994.

Perte démographique : perte d'emplois résultant du flux de créations/cessations d'établissements.



Pour en savoir plus

"Les restructurations industrielles de 1979 à 1991", INSEE Première n¡ 318, mai 1994
"Les mouvements de l'emploi au sein des entreprises", INSEE Première n¡ 412, octobre 1995
"Géographie industrielle Paris-province : 20 ans après", le 4 pages du SESSI n¡ 31,mars 1994
"L'industrie dans les régions ", chiffres-clés, SESSI, édition 96/97
La France et ses régions, INSEE, édition 1997




© Les notes bleues de Bercy
La restructuration des grands établissements industriels - du 16 au 31 août 1997