L'internationalisation, un atout pour la France
Industrie française et mondialisation
La première étude nationale sur la mondialisation industrielle réalisée par le Service des statistiques industrielles (Sessi) du secrétariat d'Etat à l'industrie fait ressortir le dynamisme de l'industrie française à l'international ; elle démontre qu'il existe un équilibre entre les flux commerciaux d'une part, les emplois des groupes français à l'étranger et ceux des groupes étrangers en France, d'autre part. Cette étude fait apparaître enfin que l'intégration européenne donne des atouts importants aux industries françaises pour affronter la mondialisation. En fait, comme l'écrit dans la préface, Christian Pierret, secrétaire d'Etat à l'Industrie : " l'internationalisation de l'industrie est d'ores et déjà un fait majeur et son impact sur le commerce extérieur, l'emploi et l'innovation, est au total positif ".
Cet article reproduit Le 4 pages des statistiques industrielles (n¡ 90 - mai 1998) rédigé par Edouard Mathieu, publié par le Sessi.
Il synthétise les résultats présentés dans l'ouvrage Industrie française et mondialisation, publié par le secrétariat d'Etat à l'industrie.
L'internationalisation
des entreprises industrielles est d'ores et déjà un fait majeur. Concurrencée sur son marché intérieur, très pénétrée par les capitaux étrangers, mais aussi très présente à l'extérieur par la production et l'exportation, l'industrie française est en première ligne de la mondialisation. Ses performances la classent au quatrième rang mondial dans presque tous les domaines : valeur ajoutée industrielle, palmarès de grands groupes, R&D, exportations, investissements internationaux. Cette position de quatrième donne à la France des bases solides pour s'adapter à la mondialisation et à la poursuite de l'intégration euro-péenne. L'excédent de sa balance commerciale, les qualifications élevées offertes par les groupes étrangers dans leurs filiales, la diffusion internationale des innovations et des savoir-faire montrent que l'ouverture est plutôt favorable à son économie. L'Europe, prépondérante dans l'internationalisation des échanges et des entreprises, ne doit pas être considérée comme une zone de repli et de protection, mais comme un point d'appui vers les marchés plus lointains.
Source : SESSI, ouvrage cité

Source : SESSI, ouvrage cité
Le chiffre d'affaires français à l'étranger, c'est-à-dire la somme des exportations et
de la production française effectuée hors du territoire national, représente 65% de la
production industrielle intérieure. Symétriquement, les ventes de produits étrangers en
France (importations plus production des implantations étrangères) approchent 62% de la
production. Des filiales minoritaires, qui produisent souvent sous licence, constituent
une petite proportion de ces ventes.
Les groupes étrangers apportent une contribution importante au paysage industriel
français. Leurs filiales réalisent 32% du chiffre d'affaires des entreprises
industrielles manufacturières et emploient 27% de leur effectif. Les capitaux investis
sont principalement européens ; ils visent les entreprises employant entre 100 et 2 000
salariés, et les activités où les enjeux sont technologiques. Les filiales
industrielles étrangères sont mieux intégrées (moins d'usines tournevis) dans le tissu
industriel français que leurs homologues dans les autres pays. Bases de conquête des
marchés européens, elles génèrent un excédent commercial de 22 milliards de francs.
Les capitaux étrangers ont surtout investi les régions françaises les plus intégrées
à l'Europe et les plus industrialisées. Dans ces régions, leur implantation freine la
diminution de l'emploi industriel.
Les groupes d'origine française ont fortement développé leur production à l'étranger.
La production de leurs filiales à l'étranger atteint le tiers de la production
manufacturière en France, soit le quart de la production totale (intérieure, plus à
l'étranger). Cette proportion est comparable dans des pays de même taille, comme
l'Allemagne. Mais la pénétration des entreprises étrangères dans l'industrie
domestique étant plus faible en Allemagne qu'en France, les groupes industriels français
sont en fait plus extravertis que leurs homologues allemands. La production hors de
l'Hexagone des groupes industriels français dépasse leurs exportations. Ils emploient
près d'un million de personnes à l'étranger, dont 880 000 dans des filiales de
production, soit un peu plus que dans les filiales des groupes industriels étrangers en
France (860 000 dont 720 000 dans des filiales de production).
Les pays à bas salaires accueillent moins de 10% du stock d'investissement français à
l'étranger. Mais leur part dans les emplois sous contrôle français à l'étranger est
de 27%. Alors que les entreprises françaises stabilisent leur présence dans les pays
industrialisés et se désengagent des zones de présence traditionnelle (Afrique
subsaharienne notamment), elles accroissent progressivement leur présence en Asie et en
Europe de l'Est. La France ne réalise que 5% de ses exportations avec les pays de l'Asie
en crise (y compris Taïwan, Hong Kong et Singapour, moins touchés) et y est encore peu
présente industriellement. Ce faible engagement en Asie s'avère plutôt favorable dans
le contexte de crise actuel. Mais, à terme, ces pays demeurent des marchés à fort
potentiel, que les entreprises françaises ne doivent pas sous-estimer.
Les délocalisations génèrent peu d'importations en retour. Tous secteurs confondus, les
importations en provenance des pays à bas salaire (Maghreb, pays d'Europe centrale et
orientale, Amérique latine, Proche-Orient, Afrique et Asie hors Japon) réalisées par
les entreprises industrielles ne représentent que 4% de leurs achats et 2% de leur
production. Dans l'habillement, par contre, les importations des industriels en provenance
de ces pays atteignent plus de 20% de leurs achats et 13% de leur production. Ces
importations résultent de relations entre donneurs d'ordres et façonniers plutôt
qu'entre maisons mères et filiales. S'il existe une sous-traitance dans certains pays
européens comme le Portugal, les importations en provenance des autres pays développés
sont davantage liées à des contrats de licence ou à l'achat de produits en complément
de gamme. Les entreprises de la distribution font également fabriquer sur
spécifications, dans des pays émergents. Mais ce "sourcing" international se
distingue peu des importations plus classiques.
La production des groupes français à l'étranger favorise le développement de leurs
exportations. Les exportations industrielles françaises ont été multipliées par 1,6
entre 1985 et 1995. Cet accroissement s'explique en grande partie par les implantations à
l'étranger des groupes français. Leurs exportations intragroupe, c'est à dire à
destination de filiales à l'étranger, s'élèvent en effet à 185 milliards de francs,
en 1993, contre 45 milliards d'importations seulement en provenance de ces mêmes
filiales. En dehors des flux intragroupe, les effets d'entraînement de la production à
l'étranger sur les exportations des fournisseurs français indépendants sont également
forts, mais ils ne sont pas automatiques et sont plus élevés pour des productions en
Europe.
Les flux d'échanges internes aux groupes représentent plus du tiers des échanges
douaniers. Dans l'industrie manufacturière, ces flux internes représentent 35,5% des
exportations : 20,5% du fait des transferts des groupes français vers leurs filiales à
l'étranger et 15% du fait des transferts des entreprises à capitaux étrangers vers
leurs maisons mères ou les autres filiales étrangères de leur groupe. A l'importation,
le poids des échanges intragroupe est aussi de 35,5%, mais du fait presque exclusivement
des importations des filiales industrielles ou commerciales des groupes étrangers. Les
filiales de commerce de gros des groupes étrangers jouent un rôle important dans la
conquête du marché national, notamment pour les véhicules automobiles et les biens
d'équipement, qu'ils soient industriels ou à destination des ménages. Dans
l'agroalimentaire, le poids des échanges intragroupe est moindre : 23% des exportations
et 11% des importations.
L'industrie française est en mesure de progresser dans la technologie mondiale. Encore en
retrait pour ce qui concerne l'innovation et les brevets, la technologie française
présente des signes de progrès : l'effort de recherche de la France dépasse aujourd'hui
celui de l'Allemagne. En termes d'informatisation/automatisation, l'industrie française
présente quelques faiblesses. Le recours à la CAO est très en deçà de celui constaté
aux Etats-Unis : les taux d'utilisation (rapportés au nombre d'entreprises) sont de 55%
en France contre 69% aux Etats-Unis. Les taux d'utilisation de réseaux locaux sont
respectivement de 15% et 35%. En revanche, la France fait jeu égal avec les Etats-Unis
pour l'utilisation de machines à commandes numériques et les dépasse pour l'utilisation
de robots ou de systèmes automatisés de stockage/déstockage.
L'internationalisation des fonctions de recherche et de décision des entreprises est
encore limitée, quoique en développement. Mais l'essentiel des transferts techniques
internationaux entre la France et l'étranger ont déjà lieu au sein des multinationales.
Les filiales des groupes américains implantées en France, par exemple, sont à l'origine
de 62% des achats de technologie par l'Hexagone. Les structures géographiques et
sectorielles des échanges techniques de la France sont ainsi fortement marquées par les
stratégies de quelques groupes industriels.
Un tiers de la technologie que les entreprises acquièrent dans leur environnement
provient de l'étranger. Les gains de productivité des entreprises industrielles
françaises s'expliquent pour 25% par les externalités technologiques, c'est-à-dire par
l'ensemble des connaissances tirées de leur environnement. Or, 16% proviennent des
externalités d'origine nationale et 8,5% des externalités internationales. Le caractère
ouvert de l'économie française procure donc, de cette façon, des retombées positives.

Champ : industrie (y compris agroalimentaire)
Source : INPI, SESSI, in ouvrage cité

Source : Douanes, SESSI, INPI, in ouvrage cité
L'effet net des échanges de marchandises et de capitaux sur l'emploi n'est pas
directement observable. On peut certes constater les destructions d'emplois dans des
entreprises concurrencées par les importations, ainsi que les créations d'emplois
générées par les exportations ou par les investissements étrangers dans des secteurs
nouveaux. Mais les échanges internationaux permettent surtout des gains de revenus (par
exemple par l'achat d'importations bon marché) ou de productivité (effets d'échelle,
diffusion des innovations) qui doivent être réinvestis dans le circuit économique. Les
théoriciens, y compris ceux de la "nouvelle théorie du commerce
international", s'accordent généralement à attribuer un rôle positif aux
échanges internationaux. Un biais des échanges en défaveur de l'emploi non qualifié
existe mais le quasi-équilibre observé en France entre les flux commerciaux d'une part,
entre les emplois des groupes français à l'étranger et ceux des groupes étrangers en
France d'autre part, suggère qu'il faut chercher les causes de la détérioration globale
de l'emploi ailleurs que dans les seuls échanges extérieurs.
L'équilibre de la balance commerciale française correspond à un équilibre de la
balance d'emplois. En 1995, le solde manufacturier, hors territoires et départements
d'outremer, est d'environ 20 milliards de francs, correspondant à environ 1 000 milliards
de francs d'exportations et presque autant d'importations. Les exportations donnent du
travail à 3 millions de personnes directement ou indirectement, et les importations
créent un déficit de presque autant d'emplois. Au total, les échanges industriels ont
un impact légèrement positif, de l'ordre de 20 000 emplois. Contrairement aux idées
reçues, les échanges sont déficitaires en emplois avec les pays industrialisés et sont
excédentaires avec les pays à faibles coûts de main-d'oeuvre, à l'exception majeure de
la Chine. La balance d'emplois est excédentaire pour toutes les catégories
professionnelles, sauf pour les ouvriers non qualifiés.
Les entreprises internationalisées offrent également des emplois plus qualifiés. Les
entreprises multinationales -filiales françaises de groupes étrangers ou entreprises
françaises contrôlant une filiale à l'étranger - se singularisent en effet par une
meilleure qualification de la main d'oeuvre et des taux d'exportation nettement plus
élevés. Toutefois, en dehors de ces caractéristiques, les entreprises industrielles
internationalisées n'apparaissent pas plus performantes : à taille et à secteur
d'activité donnés, leur profitabilité et leur rentabilité ne diffèrent pas de façon
significative de celles des entreprises mononationales. Par ailleurs, depuis le milieu des
années 80, l'évolution de leurs performances est assez similaire à celle des autres
entreprises, y compris en termes d'emploi, malgré les inquiétudes qu'elles suscitent.
Beaucoup d'industries françaises sont plus européanisées que mondialisées. La
dimension européenne de l'intégration des processus productifs apparaît clairement dans
les échanges intragroupe de biens intermédiaires. Les firmes françaises ont organisé
leur commerce de biens intermédiaires en Europe de longue date, et l'effet
"mondialisation" des processus de production n'a pas encore l'amplitude qui lui
est généralement attribuée. De par ses échanges fortement régionalisés, la France
dément l'idée d'une homogénéisation des économies à l'échelle de la planète. Parmi
les 105 branches industrielles, 12 branches seulement peuvent recevoir le qualificatif de
globalisées. Dans ces 12 branches, les grands groupes ont intégré leurs activités sur
une dimension proche de l'échelle mondiale. La branche automobile n'en fait pas partie
car elle est essentiellement centrée sur l'Europe. Toutefois cette situation est
transitoire. Les firmes ne deviennent globales qu'après avoir été régionales.
Il n'y a pas de "forteresse Europe", comme le montre l'exemple de
l'électronique. Dans cette industrie, l'Europe et la France sont dominées dans le monde
et sur leur propre marché. L'importance des investissements croisés non européens
interdit même de parler d'un espace productif intégré. Ainsi, en France, la production
électronique sous contrôle étranger est, pour la plus grande part, imputable à des
groupes non européens. L'électronique étant un secteur soumis à un processus de
"destruction créatrice", générateur de fortes incertitudes, rien n'est
définitivement joué.
Seulement 12 branches globalisées sur 105
|
Source : S. Bécuwe et C. Mathieu, in ouvrage cité
L'intégration européenne donne des atouts aux entreprises pour affronter la
mondialisation. Les échanges européens sont principalement des échanges croisés de
produits similaires, parfois dans des gammes de qualité différentes. La spécialisation
suscitée par des écarts plus importants en matière de ressources se développe avec le
reste du monde. Les pays européens sont en effet ouverts aux échanges avec les pays où
la main-d'oeuvre est peu qualifiée d'une part, avec les Etats-Unis et le Japon d'autre
part. Dans cette perspective, l'intégration européenne doit être analysée comme un
niveau d'internationalisation qui favorise l'exploitation de certaines économies de
dimension, sans être un obstacle à des échanges fondés sur les déterminants
traditionnels des dotations factorielles ou de l'écart technologique.
L'exemple de l'intégration espagnole au marché commun peut préfigurer les futurs
élargissements européens : opportunités d'investissement et développement des
échanges. Dix ans après son adhésion à la communauté européenne, l'Espagne réalise
avec la France un volume d'échanges comparable à celui des grands pays fondateurs de
l'Union (avec un solde positif pour la France). Les exportations visant le marché local
ont un volume normal relativement au PIB ; l'Espagne ne se distingue donc pas, comme
débouché, des autres grands pays européens. En revanche, son pouvoir d'attraction en
tant que site de localisation industrielle reste exceptionnellement élevé, tant par le
nombre de groupes français présents que par le volume des flux d'échanges générés.
Si les groupes américains implantés dans l'Hexagone ont tendance à utiliser la France
comme tête de pont pour la pénétration du marché espagnol, de nombreux groupes
étrangers, notamment européens, utilisent leurs sites espagnols pour pénétrer le
marché français. Les échanges intragroupe, ainsi que la sous-traitance confiée sur
place par les firmes implantées en Espagne, réduisent à la portion congrue les appels
à la sous- traitance transfrontalière extérieure au groupe.
| Secteur (NAF) | Emplois liés aux échanges commerciaux | Emplois liés à l'invessement direct | ||||
| Exportation* | Importation* | étranger en France | français à l'étranger | |||
| dans l'industrie | dans le commerce | dans l'industrie | dans le commerce | |||
| Biens intermédiaires | 989 | 1 050 | 317 | 31 | 463 | 32 |
| Biens d'équipement | 1 088 | 910 | 208 | 65 | 177 | 21 |
| Biens de consommation durable | 585 | 516 | 112 | 23 | 151 | 18 |
| Biens de consommation courante | 632 | 702 | 100 | 21 | 86 | 31 |
| Industrie manufacturière | 3 294 | 3 178 | 737 | 139 | 877 | 102 |
* y compris Dom-Tom
Source : SESSI, DREE, CM International, in ouvrage cité
© Les notes bleues de Bercy
Industrie française et mondialisation - du 16 au 30 juin 1998
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